Saint Seiya / Les Chevaliers du Zodiaque ou la réappropriation du récit épique par le manga
28 mars 2006 | Par Rom1 | Publié dans Dossiers |
Masami Kurumada, dessinateur de mangas - « mangaka » - oeuvrant depuis le milieu des années 70, est un passionné de mythologies, fasciné en particulier par les légendes grecques. Ses premiers mangas marquants, Ring ni Kakero et Fuma no Kojiro, étaient déjà fortement imprégnés de cette influence. C’est pourtant en 1986 que Kurumada va livrer son chef-d’œuvre, un manga intégrant toutes les composantes du récit épique de l’antiquité, compliqué d’éléments tragiques, sur un fond mythologique affirmé.
Avant-Propos
Saint Seiya - appelons-le ainsi car il s’agit du titre original - est un manga en 28 volumes, s’étalant de 1986 à 1991 et composé de 3 sagas. Il narre l’histoire de 5 jeunes gens (Seiya, Shiryu, Hyoga, Shun et Ikki) aux pouvoirs fabuleux qui se battent contre des ennemis de plus en plus puissants pour faire triompher le bien et la justice. Présenté ainsi, Saint Seiya parait caractéristique du modèle classique du shônen manga : dans ce type de manga formaté pour un public de jeunes adolescents, des jeunes combattants qui doivent constamment se surpasser pour vaincre des obstacles de plus en plus dangereux et faire triompher leur cause (généralement : amitié, justice, amour…).
Ce type de récit plait beaucoup au jeune public et les éditeurs pressent les jeunes mangaka de lui en fournir sa dose. D’où les succès de ce genre dans les années 80 avec notamment Hokuto no Ken, Captain Tsubasa, Yu Yu Hakusho, Dragon Ball, etc., et à nouveau à la fin des années 90, où le genre se renouvelle intelligemment en apportant une touche d’humour et de fraîcheur (Hunter X Hunter, Shaman King, Naruto, etc.). Le shônen manga, tel qu’il fleurit au Japon, possède donc une structure classique avec plusieurs étapes obligées et une ligne directrice respectant les codes établis.
Afin de se démarquer des autres, Saint Seiya devait donc parvenir, au sein de ce carcan, à trouver sa marque, à faire preuve d’une originalité bienvenue afin de se démarquer des autres manga du même type. C’est en y intégrant de nombreux éléments originaux, et surtout en structurant son récit comme une tragédie antique, que Masami Kurumada va parvenir à en faire un hit, un manga qui aura marqué toute une génération : utilisant sa passion pour la mythologie, il décida de mettre en scène des affrontements de guerriers mythologiques dirigés par des Dieux, des guerriers caractérisés par des armures et attaques personnalisées. Cela le poussa à s’écarter légèrement des codes du shônen manga, puisqu’il calqua de nombreux éléments de sa trame sur les œuvres épiques de l’antiquité (Iliade, Odyssée, les 12 Travaux d’Hercule…) ou plus récentes (le Cycle Arthurien). La mythologie grecque, les thèmes épiques et un esprit tragique, conjugués à la trame du shônen manga, allaient conférer à Saint Seiya un charme bien particulier qui allait être le gage d’un succès jamais démenti.
La caractérisation des personnages : l’esprit épique
L’épopée a pour principe d’utiliser des personnages situés entre histoire et légende, et à la limite du surnaturel : vrai et faux s’y mélangent. Poèmes épiques et légendes se fondent sur une très forte caractérisation des héros mythologiques, qui passe par plusieurs éléments.
La qualité surhumaine
Les héros de l’antiquité possèdent pour la plupart des attributs qui les rendent supérieurs au commun des mortels. Cette nature surhumaine est indispensable à l’économie du récit : voués à vivre des aventures dangereuses, il leur faut la puissance nécessaire pour de faire face aux nombreux obstacles qui ne manqueront pas de se dresser sur leur route. Achille est depuis son enfance invulnérable, et nulle arme ne peut le blesser. Persée est doté d’un courage infaillible, qui lui permet d’affronter sans craintes tous les dangers. Hercule est réputé l’homme le plus fort du monde. Etc.
Ainsi dans Saint Seiya, les Chevaliers sont-ils supposés déchirer le ciel d’un seul coup de poing, et entrouvrir la terre d’un simple coup de pied. La source de cette puissance, Masami Kurumada la place dans le cosmos, une énergie que chaque homme possède, mais que bien peu savent utiliser. Cette énergie permet de réaliser des prouesses, au sens littéral, et elle donne aux Chevaliers le pouvoir d’écraser les étoiles. Ici, Kurumada utilisera le mythe indien des neuf états de conscience comme étant la source de ce cosmos, élément qu’il développera au travers de sa saga par le biais du 7ème Sens, de l’Arayashiki et de l’accès à la divinité.
La caractérisation du héros : la constellation stellaire matérialisation de l’épithète homérique
La plupart des grands héros ou demi-dieux de l’antiquité sont définis par un ou plusieurs qualificatifs accolés à leur nom, soulignant un trait de caractère particulier. Cela permettait de cerner immédiatement leur tempérament, de les identifier immédiatement dans le récit, et de préciser leur rôle. Cela évitait aussi une énumération fastidieuse des motivations des parfois nombreux personnages des épopées : un adjectif bien placé permettait souvent d’en dire plus que tous les développements du monde.
Achille l’invincible était « semblable aux Dieux », Ulysse le rusé « l’homme aux mille tours », Hélène « la beauté insurpassable » et le noble Agamemnon le symbole absolu de la royauté et de la noblesse. De même pour les Dieux, qui n’étaient autres que les héros des premiers mythes fondateurs : Héphaïstos le boiteux, Hermès le rusé, l’infidèle Zeus et la jalouse Héra, Athéna aux yeux pers…
Cet « épithète homérique », expression du principe de caractérisation des personnages, sera réutilisé dans la plupart des récits épiques plus tardifs, comme la Quête du Graal ou même la Chanson de Roland : Lancelot est « le plus preux chevalier de Bretagne », Charlemagne « l’Empereur à la Barbe Fleurie »… Toujours dans l’esprit de brosser un portrait rapide au sein d’un récit souvent foisonnant.
C’est ce premier point que Masami Kurumada eut l’intelligence de récupérer, et de façon plutôt brillante. En effet, dans Saint Seiya, les personnages, héros comme adversaires, sont placés sous la protection d’une constellation ou d’une étoile qui serviront de référents pour brosser le caractère du personnage placé sous leur patronage. Kurumada fera pour cela de nombreuses recherches afin que chaque personnage soit bien en adéquation avec la légende propre à chaque constellation. Cela sera bien sûr facilité par le fait qu’il ne choisira que des constellations issues des mythes grecs et du bestiaire fabuleux de l’antiquité, à quelques entorses près (Cf. plus loin).
Seiya, Chevalier de Pégase, représente ainsi le jeune héros fougueux et fonceur, le héros au sens noble. Pouvait-il en être autrement puisqu’il est placé sous le signe de la monture des héros les plus preux ? Le jeune Shun, sous le patronage d’Andromède, la princesse qui se sacrifia pour sauver son peuple de la colère de Poséidon, est un garçon sensible, détestant la violence mais forcé de se battre tout de même. Conformément à son étoile, il sera celui qui se sacrifiera le plus, tant pour les autres que par rapport à lui-même et à son pacifisme. Le Phénix est l’oiseau solitaire par excellence, immortel car renaissant sans cesse de ses cendres. Ikki, placé sous cette constellation, est ainsi le plus solitaire des Chevaliers, le plus acharné et le plus « dur à cuire » également.
Ce traitement est élargi à tous les personnages. Mis à part quelques adversaires sans importance (comme la majorité des Chevaliers d’Argent par exemple), les autres opposants seront eux aussi fortement marqués par l’influence de leur constellation. Un travail très intéressant sera fourni pour définir les Chevaliers d’Or en particulier.
Ainsi, ce n’est pas par hasard que le Chevalier d’Or du Bélier, Mü, soit celui qui répare les armures. En astrologie, le Bélier est le premier signe du zodiaque, et il est supposé posséder des vertus régénératrices. Dans la mythologie, c’est la fameuse toison d’or convoitée par Jason qui garantissait l’immortalité à son porteur. De même le Chevalier des Gémeaux, qui représente la fusion de deux mythes : Castor et Pollux, les jumeaux fils de Zeus et de Léda et fameux guerriers – soit Saga et Kanon, les jumeaux portant ce titre dans le manga ; et Janus, le dieu latin à deux visages : le casque de l’armure symbolise la double personnalité de Saga l’usurpateur.
Les autres adversaires, tels les Généraux de Poséidon et les Spectres d’Hadès (et les Guerriers Divins d’Asgard dans la série animée) seront tous ainsi caractérisés, de façon plus ou moins marquée selon leur importance dans le manga.
Les armes
L’un des autres éléments de caractérisation du personnage de récit épique est les armes ou objets possédés et utilisés par ce personnage. Ces accessoires, souvent magiques ou maudits, donnent un autre éclairage sur la personnalité du héros, le montrant sous un jour plus héroïque ou funeste, marqué par un destin tragique. Elles jouent bien souvent un rôle essentiel.
Ulysse, « l’homme aux mille tours », est également le seul archer au monde à pouvoir tendre son arc, élément déterminant pour son retour sur le trône d’Ithaque et l’élimination des prétendants. Roland de Roncevaux, porteur de Durandal, refusera que son épée tombe aux mains des Sarrasins et tentera de la briser sur un rocher. Mais c’est le rocher qui sera fendu, créant ainsi une légende durable. Persée utilisera son bouclier pour décapiter Méduse, Ariane guidera Thésée au travers du labyrinthe du Minotaure grâce à son fil, Arthur sera sacré roi après avoir retiré Excalibur du rocher, etc.
Dans Saint Seiya, cet aspect est illustré par deux éléments essentiels.
- Les armures :
Les personnages sont dotées d’armures mythiques, directement reliées aux constellations des personnages qui les portent. Partie intégrante de la caractérisation des protagonistes, elles ne peuvent être portées que par les personnes dépendant des constellations qu’elles représentent. Elles possèdent de plus de nombreuses particularités permettant de définir encore mieux la personnalité de leurs porteurs.
L’armure d’Andromède possède ainsi des chaînes ayant une puissante fonction défensive, accentuant le côté non agressif de Shun. L’amure du Dragon est réputée la plus solide, possédant de surcroît un bouclier invincible, ce qui permet de donner à Shiryu l’aura du Long chinois, dragon puissant et invulnérable. L’armure de la Balance contient les armes qu’Athéna distribue à ses chevaliers quand la justice est menacée…
Présentées comme vivantes, elles jugent leurs porteurs, n’hésitant pas à les abandonner si ceux-ci se montrent indignes de leur rang de Chevalier Sacré d’Athéna. Ainsi, durant la bataille des Douze Maisons du Zodiaque, le Chevalier du Cancer se comporta de façon si cruelle que son armure le quitta, le laissant aux prises avec un Shiryu fou furieux. L’armure du Sagittaire a souvent protégé Seiya, le jugeant digne par son courage de cet honneur.
Ce lien chevalier / armure est d’ailleurs si présent que lorsqu’une armure meurt (c’est-à-dire est détruite au-delà de ses facultés de régénération), il lui faut le sang d’un chevalier pour retrouver la vie. Mieux encore, plus le chevalier qui donne son sang est puissant, plus l’armure ressuscitera belle et puissante.
Après la bataille des Douze Maisons du Zodiaque, ce sont les Chevaliers d’Or survivants qui donnèrent leur sang pour rendre la vie aux armures des Chevaliers de Bronze. Celles-ci devinrent plus puissantes, imprégnées de l’âme des plus grands guerriers d’Athéna, et protégèrent les cinq héros durant la guerre contre Poséidon.
- L’attaque stellaire :
L’autre « arme » que possèdent les Chevaliers est leur attaque. Il s’agit de la technique spéciale qu’ils peuvent déclencher en puisant dans leur cosmos, cette puissance qui est en chacun de nous et qui fait référence au chi. Cette (ou ces) attaque est propre à chaque Chevalier, qui possède ainsi sa botte secrète.
Elle est liée à la constellation du Chevalier (voire même à son armure). Lorsqu’un Chevalier lance son attaque, il en hurle le nom, gimmick hérité du célèbre Mazinger de Go Nagai (qui s’était lui-même inspiré des spectacles de catch japonais). Là encore, Masami Kurumada fit de nombreuses recherches, allant même jusqu’à donner des noms dans divers langues à ces techniques, pour en marquer l’origine.
A ce propos, attardons nous ici un instant sur les capacités de dessinateur de Kurumada-san. Celui-ci est en effet un mangaka de la vieille école, et son style, en plus d’être désuet même durant les années 80, n’est pas toujours très bien maîtrisé : erreurs de perspectives ou de proportions sont fréquentes dans Saint Seiya. Pourtant, malgré cela, force est de constater que Masami Kurumada possède un sens aigu de la mise en page. Agencement des cases, implication des onomatopées dans l’action, rendu du mouvement et de la vitesse, il a parfaitement assimilé toutes ces particularités de mise en scène qui sont l’apanage du manga.
Ainsi lorsqu’un Chevalier déclenche une attaque, Masami Kurumada n’hésite pas à utiliser une pleine page (voire une double page) pour en souligner l’impact. Ses personnages prennent des poses improbables, scandant le nom de leur coup alors qu’ils sont entourés d’énergie et que leur symbole apparaît derrière eux afin de rappeler leur affiliation. Ces cases puissantes jouent certainement un grand rôle dans la caractérisation des personnages, de par leur répétitivité graphique en premier lieu, mais aussi car elles montrent concrètement la manifestation de « l’arme » du personnage.
Comme on le voit, Masami Kurumada, en se réappropriant le principe de la caractérisation des œuvres épiques et en le couplant à ses propres idées et recherches, a pu se permettre de brosser un portrait rapide de ses personnages, laissant ainsi toute la place au développement de son récit en faisant confiance à l’intelligence ou à la curiosité de ses lecteurs pour comprendre les caractères et personnalités des protagonistes de son manga.
La structure du récit : le shônen manga envahi par la transcendance, outre le modèle épique, apparition d’un schéma tragique
Une fois les personnages brossés grâce à des procédés utilisant les codes du récit épique, Masami Kurumada peut s’attaquer au déroulement de son scénario. Là encore, le mangaka s’inspirera grandement des œuvres de l’antiquité, mêlant à la progression du récit épique le ressort de la tragédie.
Vaincre les obstacles
Dans la plupart des mythes antiques, le but pour le héros est de triompher des nombreux obstacles que les dieux ou le destin feront se dresser sur sa route. Cette structure narrative fut exposée par Campbell dans son monomythe. Le héros doit : - soit juste triompher de ces obstacles afin de gagner une récompense, - soit reprendre une place qui lui est due et qui a été usurpée par d’autres.
Hercule, à l’issue de ses douze travaux, sera emmené en Olympe par Zeus. Persée obtiendra la main d’Andromède après avoir vaincu Méduse et le monstre marin auquel la jeune princesse devait être sacrifiée. Jason conquiert la toison d’or pour redevenir roi et Ulysse, à l’issue de son Odyssée, se rassoit sur le trône d’Ithaque.
Parfois, les héros ne se battent pas pour eux-mêmes, mais pour un but plus élevé. Ils donnent leur vie pour faire triompher une cause qui les dépasse. Le cas le plus célèbre en est l’histoire largement romancée de la bataille des Thermopyles, au cours de laquelle une poignée de Spartiates, au prix de leur vie, retarda l’armée perse afin de laisser le temps à l’armée grecque de se rassembler. De même, l’arrière-garde de l’armée de Charlemagne, menée par Roland ,se battit jusqu’au dernier homme afin que le gros des troupes puisse se mettre en sûreté.
Le récit épique s’accorde bien en cela avec le shônen manga, où les héros doivent progresser en affrontant des adversaires de plus en plus puissants, qui représentent autant d’obstacles dans leur quête.
Dans Saint Seiya, cet aspect est poussé à son paroxysme, et s’inspire des modèles antiques et moyenâgeux. Les chevaliers ne se battent pas pour eux, ils sont au service d’un Dieu qui les guide. Athéna dirige les Chevaliers du Zodiaque, Poséidon possède ses Généraux, Hadès ses Spectres. Ces guerriers sacrés doivent donner leur vie pour la cause que décidera de défendre leur Dieu : Elle les dépasse, eux qui ne sont que des hommes. Ainsi les Chevaliers de Bronze, héros de la saga, auront à affronter des adversaires des millions de fois plus puissants qu’eux, ils souffriront mille morts, se sacrifieront, verront leurs proches mourir mais jamais ils ne renonceront, car en effet, ils se battent pour une cause élevée, aux ordres d’une déesse.
Les Chevaliers d’Or, réputés invincibles, sont ainsi autant d’obstacles apparemment insurmontables sur la route menant les chevaliers de bronze à leur but : sauver Athéna et purifier le Sanctuaire.
Là encore, le talent graphique de Masami Kurumada fera des merveilles : les armures des héros sont brisées, fendillées de toutes parts, leurs vêtements sont en lambeaux, le sang coule par une douzaine de plaies, et nos héros versent des larmes pour chaque ami qui se sacrifie. Mais ils continuent inlassablement.
L’opposition de deux camps admirables
L’Iliade nous conte la guerre que se livrèrent Grecs et Troyens, chacun se battant pour sa cause. Chaque camp possède ses nobles héros, ses qualités et sa raison de se battre. Pour le spectateur de cette guerre, neutre par essence, il est bien difficile de prendre partie tant les deux camps lui paraissent également admirables. Après tout, cette guerre n’a-t-elle pas été orchestrée par les dieux ? Les mortels n’ont ici pas le choix, ils se battent entre eux sans qu’aucun des deux camps n’apparaisse comme vil et méritant de perdre.
Il faut croire que cet aspect a particulièrement marqué Masami Kurumada, puisque le premier chapitre de sa saga verra l’affrontement de deux camps aux motivations égales. D’un côté, les Chevaliers de Bronze savent qu’ils se battent pour Athéna et que le Sanctuaire est gangrené par le mal. De l’autre, les Chevaliers du Sanctuaire, dont les Chevaliers d’Or, n’ont pas conscience d’avoir un usurpateur à leur tête et pensent devoir châtier des rebelles. Les affrontements qui en résulteront seront particulièrement dramatiques, de nombreux Chevaliers mourant pour une cause viciée, prenant conscience de leur erreur en rendant leur dernier souffle. Ici, grâce à la caractérisation de ses personnages, Masami Kurumada ne facilite pas la prise de partie du lecteur : si les Chevaliers de Bronze sont indubitablement les héros, les Chevaliers d’Or se battent également pour une cause qui leur parait juste, et ils possèdent une classe telle que de nombreux fans du manga en vinrent à les préférer aux cinq jeunes héros.
Les deux autres chapitres du manga mettent cet aspect un peu entre parenthèses. Si en effet Poséidon a un point de vue qui se défend (purifier la terre de l’humanité qui ne la mérite pas), Hadès lui désire juste le pouvoir pour le pouvoir. Ces deux chapitres se distingueront par d’autres éléments empruntés au registre de la tragédie.
C’est du côté de la série animée, et de sa saison Asgard, qu’il faut regarder pour retrouver cet aspect d’opposition de valeurs. Nous y reviendrons.
Dilemmes cornéliens et destinées tragiques
Eléments essentiels de la tragédie, qu’elle soit antique ou non, le dilemme du héros et son destin sont constamment mis en avant. Le héros doit en effet souvent faire un choix, dont aucune des issues n’est satisfaisante. Ceci s’accompagne souvent de parricides, de conflits fraternels, de perte d’un amour, etc. Le destin est toujours tragique, et inéluctable malgré les efforts faits pour y échapper.
C’est ainsi que Œdipe finira par tuer son père et épouser sa mère, comme l’avait annoncé la prophétie qu’avaient tenté de déjouer ses parents à sa naissance. Mordred, le fils incestueux d’Arthur, sera également amené à tuer son père.
Là encore, Saint Seiya prend modèle sur les grands drames antiques. Souvent, les Chevaliers sont amenés à suivre une destinée qu’ils n’ont pas choisie, faisant fi de la vie insouciante qu’ils auraient pu avoir. Ce destin les mettra face à des dilemmes insolubles, et le choix qu’ils feront blessera leur âme autant que leur corps.
Hyoga, le Chevalier du Cygne, est sans doute le plus marqué par cette fatalité. Obligé à deux reprises de tuer ses proches pour faire triompher sa cause, il n’en ressortira pas intact. Ainsi, durant la bataille des Douze Maisons, il devra tuer son maître, son « père », le Chevalier d’Or du Verseau qui lui a tout appris. Puis pendant la guerre contre Poséidon, c’est son ancien compagnon d’entraînement, son « frère » à qui il doit la vie, qu’il sera amené à affronter et à tuer.
Durant cette même bataille, les Chevaliers d’Or doivent eux aussi faire des choix : laisser passer ces jeunes Chevaliers qui semblent si décidés, au risque de passer pour un traître, ou les abattre sur place, risquant de ne jamais voir se dissiper le doute sur leurs paroles…
Mais c’est durant le dernier chapitre, Hadès, que la fatalité du destin et le dilemme cornélien se posent de la façon la plus cruelle. Ressuscités par Hadès, les Chevaliers d’Or morts durant la bataille des Douze Maisons ont ordre d’aller tuer Athéna. Faisant semblant d’obéir en surface, ils ont en fait l’intention de rejoindre leur déesse pour lui donner les secrets de son ennemi. Hélas, surveillés par les Spectres, ils ne peuvent dévoiler la raison de leur présence au Sanctuaire sous peine de voir leur éphémère vie prendre fin selon la volonté du dieu des Enfers. Ils seront donc obligés de combattre leurs anciens frères d’arme, qui les prennent pour des traîtres. Les combats fratricides qui en résultent feront de nombreuses victimes inutiles, tragiques.
Ce côté tragique culminera dans les dernières pages du manga : Seiya, après s’être sacrifié mille fois pour la sauvegarde du monde, ne survivra pas à la dernière bataille. Il mourra dans les bras de sa déesse, et ne profitera pas de la paix restaurée.
L’utilisation des mythologies
Une inspiration, mais pas une copie
L’univers de Masami Kurumada est imprégné de toute évidence des mythes grecs, on l’a vu. Ainsi, il peut utiliser à plusieurs reprises des personnages et situations directement issus des mythes dont il s’inspire. Cela est particulièrement patent lorsqu’il fait intervenir les différents dieux, tels Poséidon, Athéna ou Hadès, guides des guerriers sacrés qui s’affrontent en leur nom.
Mais il n’hésite pas non plus à piocher dans le fabuleux catalogue des héros antiques pour les insérer quasiment tels quels dans son récit. Dans le chapitre Hadès, nous ferons ainsi la connaissance d’Orphée, le Chevalier d’Argent de la Lyre, qui connut le même destin que son modèle. D’autres protagonistes mythologiques parsèment le manga, ayant un rôle plus ou moins marqué : Charon, Pandore, les juges des Enfers, etc. Ces apparitions sont comme autant de clins d’œil à l’adresse du lecteur féru de mythologie.
Plus subtil, plusieurs situations sont fortement inspirées de légendes bien précises, la situation se résolvant de la même façon que la légende qu’elle copie. Par exemple, lors de son combat contre le Chevalier d’Or du Taureau, Seiya voit celui-ci abandonner le combat après qu’il lui a tranché une corne de son casque. Dans la mythologie, Hercule dut affronter un géant pour obtenir la main de Déjanire. Polymorphe, le géant prit l’apparence d’un taureau. Le saisissant puissamment, Hercule lui arracha une corne, ce qui poussa le géant à abandonner le combat. Comme on le voit, ces deux situations sont identiques : même déroulement, et quasiment mêmes protagonistes (le Chevalier du Taureau est un géant et Seiya, du fait qu’il doit traverses les Douze Maisons / accomplir douze travaux, peut être assimilé à Hercule dans ce cas précis).
On peut faire la même analyse pour le combat opposant Shiryu au Chevalier de Persée, détenteur du bouclier de la Méduse, affrontement qui se déroulera quasiment de la même façon que celui qui opposa le Persée mythologique à Méduse. En quelque sorte, la réutilisation de ces situations ou personnages directement issus des légendes antiques permet de renforcer la coloration mythologique de Saint Seiya.
Un univers développé et élargi
Les légendes grecques s’inscrivent dans un univers mythologique plus ou moins cohérent et développé, et prenant ses racines dans une genèse des plus épiques. Les mêmes personnages, principalement les dieux de l’Olympe, sont réutilisés et jouent de nombreux rôles dans maintes légendes, ce qui donne une impression de cohérence et de réalité d’un univers totalement fictif.
En outre, s’y mêle le propre imaginaire de l’auteur, et notamment le monde asiatique, par discrètes touches : Shiryu est ainsi placé sous le signe du Dragon, mais Kurumada choisira un dragon asiatique plutôt que d’exploiter la légende du dragon gardien du jardin des Hespérides…
Masami Kurumada a lui aussi développé l’univers de son manga, en s’affranchissant des limites de ce média. Il a ainsi écrit plusieurs nouvelles consacrées aux Chevaliers d’Or, posé le synopsis d’un roman en deux tomes, donné les grandes lignes d’un manga prequel du sien (Saint Seiya G)… Mais surtout, il a écrit une genèse de son univers, créant toute une cosmologie intéressante, et donnant une toute autre ampleur à son manga : l’ « Hypermyth ».
Si le début du manga semble bien ancré dans un monde contemporain, plus le récit avancera, plus il prendra un aspect fantasy, hors du temps. Les conditions de vie au Sanctuaire sont identiques à celles de la Grèce antique, les gens y sont vêtus de toges et de capes gracieuses, etc. Bref, à mesure que nos chevaliers livrent des combats de plus en plus importants, ils passent dans une sorte de réalité parallèle, dans laquelle des guerriers sacrifient anonymement leur vie pour la sauvegarde d’un monde qui ignore leur existence.
Toutefois, Kurumada garde avec humour l’indépendance de son inspiration : au milieu de l’utilisation des mythes grecs, il rend hommage à l’écrivain anglais Tolkien par le biais d’un Spectre du Balrog (ce Spectre affrontera un chevalier sur un pont et sera vaincu en tombant dans les abysses, comme dans le roman du Seigneur des Anneaux) et à l’auteur américain H.P. Lovecraft toujours pas l’intermédiaire d’un Spectre, celui du Profond cette fois.
Conclusion
Masami Kurumada a donc fait plus que s’inspirer superficiellement des mythes qu’il affectionne pour concevoir Saint Seiya. Grâce à une réutilisation intelligente et pertinente des codes du récit épique, il s’affranchit du carcan imposé par le genre shônen manga pour faire de son œuvre la digne héritière à la fois des grandes épopées et des plus nobles tragédies. L’actuel retour de l’engouement pour Saint Seiya nous prouve que, loin de n’être qu’un effet de mode, ce manga possède de réelles qualités à même de fédérer un large public issu du monde entier.
Annexe : l’adaptation animée
Comme bien des mangas rencontrant le succès, Saint Seiya fut rapidement adapté en dessin animé, trop rapidement comme nous allons le voir.
Si le début respecte assez fidèlement la trame du manga, avec le tournoi galactique et le combat contre les Chevaliers Noirs, la diffusion hebdomadaire de la série va vite rattraper le manga. Les scénaristes seront ainsi obligés de rajouter de nombreux éléments afin de rallonger le récit et de laisser le mangaka prendre de l’avance. Et c’est là que la bât blesse : alors que Masami Kurumada a conçu un univers cohérent, les scénaristes de la série n’en tiennent pas compte.
Ils créent ainsi moult Chevaliers ne s’inscrivant pas dans la logique de Saint Seiya, car sans constellation ou ordre permettant de les identifier. Ce seront le pitoyable Docrates ou le Chevalier des Flammes, et les honteux Chevaliers des Abysses… Pire que tout, Bandaï, producteur de la série, décide de l’utiliser comme vitrine publicitaire pour ses jouets. Sont ainsi créés de toute pièce les ridicules Chevaliers d’Acier, qui ne feront que quelques brèves apparitions avant de disparaître sans explication, au mépris de toute logique narrative. Pire encore, alors que dans le manga le Grand Pope, Saga, nous est présenté comme un schizophrène dont la personnalité essaie de limiter les débordements de son côté maléfique, la série animée nous le montre comme un méchant Bondien, entouré de sous-fifres veules et orchestrant coups d’état et détournements de pétroliers (!)…
C’est également durant cette période que de nombreux épisodes sous-traités à des studios coréens feront baisser considérablement la qualité technique de la série. Pourtant, dès le début de la bataille des Douze Maisons (et la disparition des pénibles et inutiles Chevaliers d’Acier), les choses rentrent dans l’ordre. Le design atteint des sommets grâce au duo Shingo Araki et Michi Himeno (qui s’est déjà illustré sur des séries prestigieuses comme Albator 84, Lady Oscar, la dernière saison de Goldorak…), l’animation rentre dans les normes d’une série de l’époque et la musique, composée par Seiji Yokohama, atteindra des sommets de qualité.
Puis à nouveau, la série rattrape le manga, qui vient de débuter son deuxième chapitre. Les scénaristes de la série doivent à nouveau innover. Mais cette fois, ils intégreront tous les codes du manga et iront chercher leur inspiration du côté des mythes nordiques. C’est ainsi que naît Asgard, la partie la plus intéressante de la série. Ici, le drame, la tragédie et le côté hors du temps de Saint Seiya (Asgard est une contrée moyenâgeuse totalement anachronique) atteignent des sommets. Les adversaires de nos héros ont tous un passé, une personnalité, une raison d’agir, qui nous seront dévoilés au cours d’intenses combats au pathos surdéveloppé. Réalisation technique et musique sont également de haute tenue et concourent à faire de Asgard sans doute la meilleure saison de la série animée.
Puis, au grand dam des fans, la série se conclut sur le chapitre Poséidon, le moins intéressant de la saga et le chapitre Hadès, qui voit la résolution de nombreuses sous-intrigues, ne sera pas adapté, donnant un goût d’inachevé à la série. Heureusement, plus de dix ans après la fin de la série, cette véritable fin du manga est enfin adaptée sous la forme d’OAV qui ne tarderont sans doute pas à atteindre nos contrées.
Malgré ses défauts, touchant principalement les premiers épisodes, la série Saint Seiya peut être considérée comme une réussite, une bonne adaptation d’un excellent manga, possédant des qualités visuelles et musicales au dessus des standards de l’époque et parvenant à rendre tout le pathos de l’œuvre originale de Masami Kurumada.
Touchons également un mot des quatre films qui furent tirés de la série. Plutôt bien réalisés, ils pèchent malheureusement par des scénarios terriblement répétitifs, reprenant les pires poncifs de l’œuvre originale (Shun secouru par Ikki, Seiya protégé l’armure du Sagittaire…) et, à cause d’une durée limitée, sans développements intéressants : on peut aisément s’en dispenser.