Basilisk
23 février 2008 | Par Zak | Publié dans Critiques | 1 Comment | lu 1 862 fois
Dans la mythologie, le basilic était une créature légendaire qui avait le pouvoir de tuer quiconque croisait son regard. Le regard d’autrui tient une importance fondamentale dans cette série de 24 épisodes du studio Gonzo datant de 2005. En effet, que ce soit le regard fixe de deux combattants se jaugeant avant un affrontement, ou le regard de fusion de deux amants, l’expression des yeux en dit souvent long sur la nature humaine. Quant au regard mortel du basilic, je préfère vous laisser la surprise de découvrir la signification de celui-ci. Basilisk est tiré du manga de Masaki Segawa, débuté en 2003 et comptant au total cinq volumes (disponibles en France chez Kurokawa). Une œuvre elle-même inspirée du classique de la littérature populaire japonaise, Kôga Ninpôchô de Fûtarô Yamada, qui fut déjà la source d’inspiration principale d’un classique incontournable de l’animation japonaise : Ninja Scroll.
Si nous sommes une seule âme, nous nous retrouverons, j’en suis sûr. Même si les rivières nous séparent. Même si nous vivons dans des mondes différents. J’en suis sûr. J’en suis sûr…

En 1614, durant l’ère d’Edo, le shogun Tokugawa Ieyasu décide, après avoir consulté le prêtre Nankôbô Tenkaï, que celui de ses deux fils qui lui succèdera, sera désigné par l’issue de la confrontation de deux clans ninja légendaires : les Kôga et les Iga. Ces deux clans ennemis depuis 400 ans entretiennent un pacte de non-agression depuis quelques générations décrété par l’ancêtre de Hattori Hanzo. Ce dernier autorise les deux clans à reprendre le conflit qui les oppose sous la pression du shogun : chacun des clans devra désigner 10 maîtres ninjas qui s’affronteront à mort sous les couleurs des fils Tokugawa. Le survivant donnera le pouvoir à celui des héritiers qu’il représente. Jusque là, c’est simple, mais là où ça se complique, c’est qu’en marge de tous ces tumultes politico-guerriers, les descendants des familles Kôga et Iga – Gennosuke et Oboro – sont amoureux et se voient en cachette… Impossible de ne pas penser à un Roméo et Juliette transposé à l’époque féodale japonaise où les ninjas étaient considérés comme les soldats d’élite des shoguns. Tels les Montaigu et Capulet de l’œuvre de Shakespeare, deux clans distincts se vouent une haine farouche depuis des siècles sans en connaître la véritable raison. L’amour qui unit les deux futurs héritiers pourrait changer cela et unifier les deux villages ninjas. Seulement voilà, le passé rattrape inexorablement notre couple de héros et la guerre est à nouveau déclarée. Première réalisation de Fumitomo Kizaki, Basilisk s’apparente à une version seinen de Naruto avec des ninjas combattants au moyen de capacités spéciales. En effet, chacun des dix guerriers des deux clans dispose d’une technique (jutsu) qui lui est propre.

Des techniques que l’on dirait tout droit sorties d’un comic-book (on pense beaucoup à X-Men ou Spider-Man). Ainsi par exemple chez les Kôga, Okoi peut drainer le sang de sa victime par un simple touché, Saemon peut prendre l’apparence de n’importe qui et les baisers de Kagerô sont mortels. Tandis que chez les Iga, Koshirô peut créer un tourbillon d’air aussi tranchant que des lames, Yashamaru utilise des fils pour combattre et Tenzen est littéralement increvable. Décris comme cela, on croirait avoir à faire à un scénario prétexte d’un jeu vidéo de baston, sauf que Basilisk n’est en aucun cas cela. Malgré le nombre très important de protagonistes à gérer, le scénario de Yasuyuki Muto (Le Chevalier D’Eon, Persona Trinity Soul), essaye de brosser un maximum leurs psychologies malgré un temps de présence à l’écran souvent réduit. Il suffit souvent d’un regard échangé pour comprendre l’amour unissant Yashamaru et Hotarubi ou l’amitié entre Saemon et Gyôbu. Toute la première moitié de la série se concentre principalement sur les affrontements. Pas question d’étaler les combats sur plusieurs épisodes. Ici, ils sont courts, mais intenses et les mises à morts violentes. La ruse est de mise et s’il faut se mettre à plusieurs sur un adversaire pour le battre, les ninjas n’hésitent jamais. Les femmes sont généralement des « biatch » de première, qui utilisent leurs charmes pour tromper l’ennemi et mieux l’avoir dans le dos ensuite. Ce côté malsain, gore et cette atmosphère quasi sexuelle rappelle sans aucun doute le Ninja Scroll de Yoshiaki Kawajiri. Si bien que Basilisk ressemble nettement plus à l’adaptation télévisée du film que la propre série portant le nom de Ninja Scroll (produite en 2003 chez Madhouse Studios). En revanche, une certaine frustration peut se faire sentir sur le fait de ne pas pouvoir profiter de combats chorégraphiés et transcendés par une mise en scène virtuose (comme celui d’introduction entre Yashamaru et Shôgen). Le rythme baisse sensiblement dans la seconde partie pour s’intéresser de plus près aux personnages restants et aux enjeux de cette bataille.

S’il est question de choisir le futur successeur du shogun Tokugawa Ieyasu, cette guerre est aussi l’occasion pour le gouvernement de se débarrasser de deux clans ninjas gênant à la modernisation du Japon. Alors en pleine évolution sous le règne d’Ieyasu, dirigeant le pays d’une main de fer (il était détesté autant qu’il était craint), le Japon se doit de faire une croix sur certaines traditions. Utiliser deux clans ninjas qui se détestent mutuellement est une façon de résoudre un dilemme politique (la succession au pouvoir) et d’éliminer un symbole d’une période révolue (les ninjas) sans se salir les mains. Une fois de plus, la réputation de grand tacticien n’est pas usurpé pour Ieyasu. Cet enjeu, évidemment non dévoilé aux deux clans, réveille les sentiments de haine. Le sang coulera à nouveau. Une des grandes forces de la série est de ne pas nous présenter de véritable personnage positif. Dès qu’il apprend la fin de la trêve, Gennosuke, jusque-là très mielleux, abandonne Oboro sans lui laisser le moindre regard de compassion. Néanmoins, Gennosuke et les Kôga partent pour Sunpu, siège du shogun, et ainsi comprendre pourquoi le pacte non-agression est rompu. La fin de la trêve donne aussi l’occasion à Tenzen, conseiller d’Ôgen (la chef du clan Iga auquel Oboro doit succéder) d’assouvir sa soif de pouvoir et d’écraser définitivement l’influence des Kôga. Tenzen Yakushiji (doublé par le toujours excellent Shô Ayami au passage) est le seul personnage foncièrement mauvais et irrécupérable de Basilisk. Au point d’être bien trop caricatural par moment. Dommage, car le reste de la galerie propose des personnalités souvent diverses et ambigües : Hotarubi, amoureuse et tendre avec Yashamaru mais capable de surprenants excès de violence face à l’ennemi ; Koshirô, l’ami proche d’Oboro dont l’influence de Tenzen l’empêche de montrer ses véritables sentiments ; Kagerô, dont l’amour impossible avec Gennosuke le tourmente chaque jour…

Même s’ils sont au centre de l’intrigue, Gennosuke et Oboro traversent l’histoire tels des spectateurs impuissants. Ils découvrent dès lors que leur rôle de leader ne suffit pas à arrêter le massacre. Oboro préfère ainsi s’aveugler pour ne pas y assister, tandis que Gennosuke aussi aveuglé, mais pas de son propre fait, ne pourra voir ses amis mourir. Encore une fois, le regard tient une place prépondérante. Sans lui, les conflits ne peuvent être stoppés. À l’instar de Claymore dernièrement, on s’attache facilement aux personnages, alors que l’on sait pertinemment qu’ils peuvent disparaître à tout moment. Basilisk ne laisse aucun répit au spectateur. Certaines séquences dramatiques font parties des plus belles et émouvantes vues dans une série animée (la mort d’Hotarubi, le final crépusculaire). L’atmosphère générale est très noire et désespérée. Il pleut continuellement, du sang comme des larmes, même si au final une note d’espoir se dégage de tout ceci : aucune guerre ne pourra défaire le lien qui unit nos deux amants. Côté technique, l’histoire de se prêtant pas au déferlement de CGI dont Gonzo est habituellement friand, Basilisk reste visuellement très sobre. L’animation est ainsi bien plus convaincante que celle des autres titres du studio sortis au même moment (Speed Grapher et Trinity Blood), même si elle reste perfectible. Le chara design, très adulte, de Michinori Chiba (Mobile Suit Gundam 00) respecte bien celui du mangaka. Enfin, le score de Kô Nakagawa (un inconnu au bataillon) s’intègre parfaitement aux images, aussi bien pendant des scènes d’actions que des scènes plus calmes. De plus, Basilisk c’est aussi de superbes opening (Kôga Ninpôchô d’Onmyouza) et ending (surtout Hime Murasaki de Nana Mizuki).

Sachez aussi que l’histoire originale de Fûtarô Yamada fut adaptée la même année en long-métrage de cinéma par Ten Shimoyama sous le titre de Shinobi. Un film, certes expurgé de tout l’aspect transgressif et malsain du manga mais qui reste un chambara moderne d’excellente facture. Basilisk est disponible en DVD chez Déclic Images, notamment dans un superbe coffret collector (neuf galettes dont deux pour les bonus !) indispensable pour tout amoureux du genre. En soit, si l’on excepte une première partie trop frénétique et une légère baisse de rythme dans la seconde, Basilisk a tout du futur classique. Presque aussi bien que du Kawajiri… C’était inespéré mais Gonzo l’a fait !
24 août 2011 à 05:14 (#)
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